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Archivo de la etiqueta: Yasujirô Ozu

Cinéphilie 5

C’était l’époque des découvertes, des classements, des listes, des notes : une histoire sauvage du cinéma, qui se faisait anarchiquement ou méthodiquement, à la petite semaine. Dans les Cahiers, le Conseil des Dix attribuait ses étoiles (la formule est, depuis, reprise partout, vidée pourtant de son sens) : un point noir (inutile de se déranger), une étoile (à voir à la rigueur), deux (à voir), trois (à voir absolument), quatre (chef-d’oeuvre) ; on prenait ses risques : dénicher le chef d’oeuvre au fil des mois est sans doute hasardeux, mais c’était possible (exemple, mai 1960 : À bout de souffle (Jean-Luc Godard), Le Trou (Jacques Becker), Moonfleet (Fritz Lang), Party Girl (Nicholas Ray), Patiner Panchali (Satyajit Ray), Plein soleil (René Clément), Soudain l’été dernier (Joseph L. Mankiewicz), plus un Blake Edwards, un Claude Sautet, un Henri Decoin, un Michael Curtiz avec Presley. L’ordre des films est celui de leur classement à l’arrivée — obtenu par la moyenne des notes, les Dix étant composés de six membres des Cahiers, plus quatre de l’extérieur. Cet exemple n’est pas absolument choisi au hasard, mais il n’a rien d’unique et d’exceptionnel). Chacun y allait donc de sa liste, de ses classements (les meilleurs films de l’année, les meilleurs films du monde, les chefs-d’œuvre de tel ou tel réalisateur, les plus grands metteurs en scène), de ses notes. Il y fallait une application studieuse (souvent dénuée d’humour, à de rares exceptions près — Godard et Moullet notamment), mais aussi une ferveur et une religiosité sans failles : l’ambiance était celle d’une institution religieuse marginale (underground : souterraine), une institution fragmentée en divers groupes — qu’on nommait justement les chapelles — et dont les élèves auraient eu un désir fou de travail. […]

Mais pourquoi cet amour fou ? Pour le comprendre, il faut en expliquer les circonstances. Il faut rappeler qu’en plus du fait, indéniable aujourd’hui, que ces films que nous aimions follement étaient — presque toujours — extraordinaires (ils nous sortent de l’ordinaire, autant par leurs fictions que par leur génie, loin de la médiocrité de la « qualité française » qui règne alors), il fallait les mériter aller les chercher dans les cinémas de quartier qui les (re)passaient dans de vieilles copies doublées en français (cela tenait de l’expédition d’aller à la découverte dans les bas-fonds mal famés de Saint-Denis, dans les hauteurs de la Cinémathèque — voire à l’étranger — et tout cela sans guide, à l’aveuglette), se faire une idée toujours neuve d’un cinéma inconnu et merveilleux, en friche, abandonné par la critique officielle à la seule perspicacité têtue de ceux qui ne voulaient d’autres terrains d’aventures que ceux du petit peuple, des terrains où, pour s’y retrouver, il fallait bien se faire une idée. Se faire une idée : la période est tellement riche en découvertes (les films des années 60, mais aussi tout ce qui précède, largement inexploré, mal compris et mal vu par les historiens du cinéma) qu’elles ne sont aucunement épuisées. Qui connaît Flight, Dirigible (les premiers Capra des débuts du parlant — et des débuts de l’aviation) ou, du même Capra, Rain or Shine (qui, annonce et contient déjà — et vaut largement tous les films des Marx Brothers réunis) ? Et, pour ne pas s’en tenir au seul cinéma américain, qui peut se souvenir de la Nuit du carrefour, peut-être le plus beau film de Renoir (et le seul qui rende justice au génie de Simenon, qui restitue quelque chose de l’ambiance et du climat — non pas au sens psychologique, mais bien au sens météorologique — de ses romans) ? Toute une (nouvelle) génération qui ne connaît Ozu que depuis quelques jours, ignore encore complètement L’Arc en ciel (Donskoï) Okraïna (Barrent), Allemagne année zéro (Rossellini), Le Tigre d’Eschnapur (Lang), Le Diable boiteux (Guitry), Le Voleur de femmes (Gance), L’Impératrice Yan Kwei Fei (Mizoguchi), La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz ou La Jeune fille (Bunuel), Blind Date (Losey). Et que dire des Dreyer, des Renoir américains…? La liste est sans fin et aide peut-être à comprendre ce goût des listes, justement : un petit jeu où le savoir et l’érudition montrent leur nez, bien sûr, mais aussi un moyen sûr de fixer — sur le papier ou ailleurs — un peu de cette fabuleuse mémoire qui résiste au temps et aux modes, un moyen de ne pas oublier : confronter ; ces images — qui le plus souvent n’existent que dans et par le souvenir — avec celles que nous voyons aujourd’hui, et surtout : ne pas s’en laisser conter ; refuser la nostalgie (qui déforme bien) autant que le goût du jour (qui informe mal : naissance quotidienne d’un nouveau cinéaste, d’un nouvel auteur).

Et que le fétichisme de la liste n’empêche jamais le retour du vif : la robe jaune d’Ann Sheridan qui éclabousse l’écran dans Appointment in Honduras (Tourneur), le sang rouge qui gicle aux lèvres giflées de Louis Jourdan dans Anne of the Indies (Tourneur, encore) ou l’enfant emporté en un éclair par une balle perdue qui l’arrache littéralement du cadre dans Wichita (Tourneur, toujours).”

(Louis Skorecki, “Contre la nouvelle cinéphilie” [1978],in Critique et cinéphilie, VI. Petite anthologie des Cahiers du Cinéma, Cahiers du cinéma, 2001, p. 144-147)

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« Je ne parviens pas à saisir le présent, mais je sais qu’il faut le capter comme l’a fait Ozu. »

Hou Hsiao-hsien, quoted by Shiguehiko Hasumi in “Nostalgie du présent”, in Hou Hsiao-hsien, Cahiers du cinéma, “Auteurs”, 1998, page 49

No faltan criterios ni candidatas para resumir doce meses de cine.  El año pasado había apostado por hacer una colección de recuerdos e impresiones de películas recientes. Este año he decidido destacar las que más me han hecho trabajar, con independencia del momento de su producción. Pero como aún así son muchas, he dejado que un acróstico las elija por mí. Y este es el resultado:

   .   T ian xi qu (铁西区, Al oeste de los raíles, 2003) de Wang Bing
   .   O ur Sunhi (U ri Sunhi우리 선희, 2013) de Hong Song-soo
.      P eking Opera Blues (Do ma daan, 刀馬旦, 1986) de Tsui Hark

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    .  C ontactos (1970) de Paulino Viota
    .  A diós al languaje (Adieu au langage, 2014) de Jean-Luc Godard
.      T iresia (2003) de Bertrand Bonello
.      O chazuke no aji (お茶漬けの味, El sabor del té verde con arroz, 1952) de Yasujirô Ozu
.Au R evoir l’été (Hotori no sakuko, ほとりの朔子, 2013) de Kôji Fukada
.      C omrades (1986) de Bill Douglas
.  L’ E nclos du temps (2012)  de Jean-Charles Fitoussi

Como toda lista, esta requeriría una justificación detallada. Y como suele ocurrir, no la tendrá. ¿Por qué, por ejemplo, figura en ella la que creo que es la peor película de Ozu? Pues por eso, precisamente. De Fitoussi, con cuya retrospectiva en la Cinémathèque empezó el año, también debería haber incluido la inagotable Je ne suis pas morte (2008), pero no me daban las letras. Y de John Ford, de quien la Cinémathèque realiza ahora mismo otro gran ciclo, deberían figurar aquí unas cuantas.

Por cierto que, sin buscarlo, me ha salido una de esas endiabladas listas de diez. Para remediarlo, propongo utilizar el espacio vacío (aquí señalado mediante una almohadilla) para incluir cualquiera de las cuarenta y ocho películas estrenadas en París en 2014 y que, por una razón o por varias, me han parecido dignas de interés. Con ellas he ido alimentando esta lista en MUBI. La onceava película de la lista habrá sido, sin duda, la mejor del año.

J’ai l’impression que les dynamiques du comique, très importantes chez Ozu, sont un problème difficile à résoudre pour les approches formalistes de son cinéma. Les films d’Ozu ressemblent très peu les uns aux autres (malgré l’opinion contraire, encore trop répandue), mais une certaine humeur les traverse avec la même rigueur que les ressources les plus visibles de la mise en scène. Cela n’empêche pas de méditer, en regardant Bonjour (お早う, Ohayô, 1959), sur cette proposition de Shuighéhiko Hasumi: “Voir un film d’Ozu est une expérience si cruelle et si intense que chaque seconde est vécue comme un présent infini.” (Shiguéhiko Hasumi, Yasujirô Ozu, Cahiers du cinéma, 1998, « Collection “Auteurs” », p. 18). La tension s’exerce ici, d’abord, comme résistance au stéréotype, Ozu lui-même étant, comme le rappelle Hasumi, “le moins japonais des cinéastes” (ibid., p. 9). Derrière le slogan qui affirmerait le contraire (“Ozu est le plus japonais des cinéastes nippons”) se cache, peut-être, une timidité semblable à celle du professeur d’anglais (Keiji Sada) qui, devant la femme qu’il aime (Yoshiko Kuga), ne sait parler que du temps, de l’air et des nuages qui passent.

En salles depuis le 30 avril 2014.

Sur mubi.fr depuis le 14 mai 2014.

 

On pourra s’amuser à regarder Fin d’automne (秋日和, Akibiyori, 1960) comme une exception à ce qu’on reconnaît, toujours très vite, comme le style d’Ozu. On cherchera des irrégularités, par exemple dans ces deux moments où les ruelles qui, en général, fonctionnent comme des images vides, deviennent des lieux d’action : traversées par Ayako (Setsuko Hara) et par Mamiya (Shin Saburi), respectivement. Mais à bien regarder les plans en apparence les plus typiques du film, on ne saura plus s’il s’agit vraiment d’un film d’Ozu, comme l’indique Shiguéhiko Hasumi, dans Yasujirô Ozu (Cahiers du cinéma, 1998, « Collection “Auteurs” »): «Ce qui est ozuien est un jeu qui devient possible après avoir éliminé l’image, jeu sans aucun rapport avec le cinéma. […] S’il arrive si souvent que les gens les qualifient [ces films] d’ozuiens, c’est justement parce qu’il refusent de regarder.»(pp. 17-18) Ozu, comme n’importe quel cinéaste, perd tout lorsque son œuvre “peut se résumer à quelques éléments“. Lorsque le montage de trois plans successifs (un pont la nuit, le reflet de l’eau sur un mur intérieur et ce même reflet vu d’un peu plus loin) se répète au début et à la fin du film, s’agit-il rigoureusement du même montage ? Et les deux images en contre-champ filmées depuis la terrasse du bureau d’Ayako, indiscernables dans leur indifférence même (elles ne montrent que des camions et un train qui passe), relèvent-elles seulement du domaine de la répétition rituelle et aplatie ?

En salles le 30 avril 2014.

Sur Mubi.fr à partir du 29 mai 2014.