Adieu au langage (2014), de Jean-Luc Godard (IV)

Sur un gros plan du chien, la voix nous rappelle ces mots de Rilke : « ce qui est dehors, nous ne le savons que par le regard de l’animal ». C’est lors de mon quatrième visionnage d’Adieu au langage (2014) que je repère ces phrases du roman de Mary Shelley, que Frankenstein dit au monstre qu’il a créé : « Your threats cannot move me to do an act of wickedness; but they confirm me in a determination of not creating you a companion in vice. Shall I, in cool blood, set loose upon the earth a daemon, whose delight is in death and wretchedness? » Il faudrait s’interroger davantage sur ces quatre scènes avec Byron et Shelley et sur le problème du couple qu’ils prolongent (peu avant, Marcus a proposé à Ivich de « faire » des enfants ; sur le lac de Genève, la femme se met à écrire en concurrence avec l’homme – Shelley, ou bien Byron, ou bien Polidori – la meilleure histoire d’horreur). C’est peut-être une question de maîtrise, de lui sur elle, d’elle sur lui (« je suis à vos ordres » dit-il, mais plus tard il explique que, cette fois, c’est beaucoup plus compliqué : il ne s’agit plus d’une simple image ni d’une simple pensée), et puis de la maîtrise du couple sur le chien – sur leur dehors (« Roxy ! Tu sors ! », lui ordonne-t-elle après avoir signé la paix avec Marcus). Les adieux au langage relèvent-ils du désespoir de se savoir piégé(e) dans le dedans des mots ? La métaphore (les bateaux aux drapeaux français ou suisse) est-elle condamnée à revenir toujours sur la même rive (« on peut imaginer que Frankenstein est né ici ») ? Adieu au langage est un film très bavard mais peut-être que son non-sérieux nous évite (« évite, é[t ]vite, les souvenirs brisés » – paraphrase d’Aragon) de devoir en parler. Ou bien son sérieux malheureux : « mémoire historique » / « malheur historique », le passage de l’un dans l’autre étant dominé par une « 3D » en rouge qui, elle, ne change pas (« mémoire historique 3D », « malheur historique 3D » donc). Et plus tôt, le dos tourné au miroir, elle répète la phrase d’un SS : « Hier ist kein Warum ! ».

Le soir, chez moi, j’apprends qu’un tiers des sièges français au Parlement Européen seront occupés par des fascistes et qu’en Espagne, la surprise à « gauche » (Adieu au langage : « on a mélangé la droite et la gauche, mais pas le haut et le bas ») est un parti dont le leader (un Herr Prof. Dr.) a été catapulté grâce à sa participation régulière dans des “débats” télévisés avec des vieux franquistes. Je me dis à moi-même « finis les mots ! » et je pense à la fin silencieuse de ce film « infernal » de João César Monteiro, Le bassin de J. W. (1997), lorsqu’on revoit sur un écran l’armée nazi en train de marcher sur Paris. Je ne sais plus de quelle manière résonne dans ce silence la formule d’autrefois (des mots, encore), deux fois répétée dans Adieu au langage : « Abracadabra, Mao Tsé-toung, Che Guevara. »

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