Adieu au langage (2014), de Jean-Luc Godard (III)

Ma troisième séance d’Adieu au langage (2014), aujourd’hui à 12h10, dans la petite salle 5 de l’UGC Les Halles. Il y avait du monde. Certains mangeaient du pop corn (on peut donc être rassuré, c’est l’espoir des générations futures) et le film s’en faisait peut-être écho en écrivant « reste à savoir si de la non pensée contamine la pensée ». Du chien en position de « 3D » (son prénom, Roxy, est le seul qui a été écrit en rouge, mais pas son nom de famille, « Miéville ») on ne retient pas ses mots à lui, mais les mots qu’on lui lance comme des coups de canon, toujours de loin : aucune main ne caresse le chien et il n’y a pas de deuxième chien dans le film. Par exemple lorsqu’il monte dans la voiture et Marcus, en le découvrant, lui ordonne : « dégage, sac à puces ! » (il m’a fallu un deuxième visionnage pour être sûr qu’il parlait au chien et non pas à Ivich, la femme). Il y aurait donc, outre le chien, les oiseux, les miaulements, le cheval en bois, la tête de chat et les poissons, des puces. La question reste, qui fait mal à qui en criant, dans ce film ? « Une femme ne peut faire du mal. Elle peut vous gêner, elle peut vous tuer, c’est tout », dit-il d’abord (quelques minutes plus tard, elle le répète), et peu après : « je suis là pour vous dire « non » et pour mourir » (Antigone, de Jean Anouilh). L’adieu au langage semble être un adieu tout court : « Moi, je vais mourir. Adieu, adieu. Je ne veux pas vous quitter, je ne veux pas vous reprendre. Je ne veux rien, rien. » Le « faites en sorte que je puisse [vous] parler » (Blanchot : L’attente l’oubli) de la fille se reformule en « persuadez-moi que vous m’entendez » (encore Blanchot) et ensuite, lui : « je ne dirai presque rien. Je cherche la pauvreté dans le langage. De la pauvreté. » Mais plus tard : « finie la guerre, on a dit ». Les deux fois où Roxy parle, ce sont des discours indirects, on (la voix) parle pour lui. La première fois il pense qu’il entend la rivière dialoguant avec elle-même. La deuxième fois c’est son tour à lui de parler : « Voilà le récit que racontent les chiens quand le feu brûle clair dans l’âtre et le vent souffle du nord. La famille, alors, fait cercle autour du feu […] et quand le récit est fini, ils posent maintes questions : qu’est-ce que l’homme ? Ou bien qu’est ce qu’une cité ? Ou bien qu’est-ce que la guerre ? » (Clifford D. Simak, Demain les chiens) Sur l’image, la caméra sur la grue filme d’abord son ombre, un homme passe à vélo, et on survole le parking devant une cité. Suit un plan de Roxy très inquiet, puis de la femme assisse qui porte une vase coupe à fruits. C’est alors qu’on entend une voix d’homme qui dit : « fais en sorte que je puisse parler ». Finie la guerre, finie la femme, finie la langue (au début du film : « la langue rentre, la bouche se referme […] c’est fait, j’ai fait l’image » [Beckett] et, plus tard, “un fait ne traduit pas ce que l’on fait mais ce que l’on ne fait pas”), finie l’image (peu après : « ce qu’ils appellent les images, devient le meurtre du présent »), et ceci d’une façon très éloquente : la première image du film (outre les premières lettres et donc peu après le premier « 3D ») est celle de la couverture de La fin du A. d’A. E. Van Vogt, dont on perçoit le volume vers les dernières minutes du film.

[P.-S. du 26/05/14]

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