Adieu au langage (2014), de Jean-Luc Godard (II)

Juste avant mon deuxième visonnage d’Adieu au langage (2014), on a projeté à l’UGC les Halles la bande-annonce (en 3D) du film La planète des singes : l’affrontement (Dawn of the Planet of the Apes, 2014). D’après ce que j’ai pu comprendre, les signes représentent dans ce film une civilisation dont les mœurs et la culture sont un mélange de l’homme du Cro-Magnon et des derniers moments la République Romaine. À un moment donné, il s’avère que ces singes sont porteurs d’un virus (créé par les hommes) qui met en danger l’existence de l’espèce humaine. Les Américains (USA) se demandent alors s’ils doivent exterminer ces singes, les partisans opposants de cette mesure insistant sur le fait que « they are animals ». Mais le sont-ils vraiment simplement ? La bande-annonce nous montre ensuite une armée bien organisée de singes, commandée par celui qui se fait appeler « César » et qui parle aussi l’anglais. Un montage très rapide montre l’image d’un sauveur humain des singes qui appuie son front sur celui de César (en fait, tous les singes de la bande-annonce se ressemblent beaucoup…), et on imagine qu’ils sont en train de se faire des câlins parce que le moment de l’adieu approche (il leur a fallu dire d’abord “we won’t harm you“).

L’occasion était bonne, en tout cas, pour cette bande-annonce, car dans le film de Godard il s’agit aussi d’animaux, de parole, de civilisation et de guerre. Mais il semble, au moins, que Godard ne se hâte pas de faire du chien Roxy un humain. Il joue plutôt et en apparence sur le contraste entre le langage humain et l’aboiement (ou le silence du chien, car on n’entend pas d’aboiement, juste des ou ses pleurs). Roxy en effet ne parle pas “directement”, mais il reste attrapé entre les mots que Marcus et Ivich lancent l’un contre l’autre. D’où l’effet bizarre de cette phrase qui se répète trois fois : « fai(te)s en sorte que je puisse parler », qu’on peut entendre, une fois, sur après sur l’image du chien lui-même. Mais plus étrange encore est le moment où Roxy se promène sur la rivière et une voix (c’est la même voix qui parle des animaux en troisième personne, et de leur nudité, et qui cite Rilke ou Derrida) raconte comme l’eau a parlé au chien “d’une voix profonde et grave” et celui-ci, en l’écoutant, a pensé que la rivière lui parlait. Elle lui disait que les humains, au fond, n’avaient jamais rien compris à l’égard de la rivière : “quelques-uns d’entre eux avaient tiré de la rivière une certaine vérité, mais aucun d’eux [anacoluthe de l’eau dans son monologue intérieur]” (et suit une citation de Monet, « … peindre qu’on ne voit pas »). Peut-être que dans ce film 2D-2D (deux fois 2D, comme Ivich et Marcus devant le miroir qui finalement font quatre et leur manque encore un : « dès que le regard s’éprenne, on n’est plus tout à fait deux, il y a de la difficulté de rester seuls ») le problème reste ce tiers (du langage, par exemple) – et ce problème, me paraît-il, se confond un peu avec celui de la profondeur (donc de la 3D). À ce propos, on entend Godard dire (sa voix se superpose à sa propre voix qui dit quelque chose d’autre se réfère à la polarité (entre la souffrance et l’autre monde) aux deux questions de Kirilov dans Les Démons (Les possédés) de Dostoïevski (“une grande et une petite, mais la petite est grande : la souffrance” – “et l’autre ?” – “l’autre monde”) et ; sur l’image on voit un pinceau qui se frotte sur la surface humide de l’aquarelle, et Godard répète de sa voix profonde et grave les mots “l’autre monde”) qu’il pense qu’il faut aller partir d’en bas et puis remonter à la surface. Et il ajoute que Schelling dit que « c’est difficile de faire entrer le plat dans la profondeur ». Si le chien communique vraiment (avec la rivière, mais aussi dans le sens de la profondeur : s’il communique sans mots) c’est qu’il est dans l’élément de l’eau et donc dans la 3D. (Il y a, en effet, des poissons dans le film, et un canard). La femme, lorsqu’elle dit « oui, je suis là pour vous dire non et pour mourir » et après « les mots, les mots… je ne veux plus en entendre parler », se rend-elle à la profondeur ? Échappe-t-elle à la bavarde égalité du caca (Roxy chie lui-aussi, ce qui me fait supçonner qu’il est égal aux autres – et il y a la déclaration des droits des animaux que la voix cite) ? Ou rejoint-elle la position du monstre (sorte de dieu des AH dieux) qui, lui, n’échappe pas au langage : You are my creator, but I am your master; — obey!” (ce sont les mots du monstre, dans le roman de Shelley) ? Frankenstein reste une des choses les plus énigmatiques de ce film, car il serait en même temps du côté de l’invention (de la TéléVision ou des progrès de la Terreur qu’énumère “Alain” : le code civil, le calendrier moderne, le système décimal, la fabrication de l’acier, le grand livre des comptes de la nation…) et du côté du chien (victime de la guerre, sa tête brûle sous les bombes – mais c’est peut-être la tête d’une poupée). « On peut imaginer que Frankenstein est né ici », dit l’homme, et sur l’image du chien on entend Shelley qui lit « But I am your master. Obey ! ». Ensuite la femme de dire : « Oui on peut imaginer ».

[P.-S. du 24/05/14]

[P.-S. du 26/05/14]

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