Adieu au langage (2014), de Jean-Luc Godard

BoKaULmIQAAIlcz

Film difficile, qu’il faudrait revoir à moins deux fois, Adieu au langage (2014) se lit aussi « AH dieux OH langage », le « AH » et le « OH » en premier plan, en rouge, en position de « 3D ». Le film lui-même semble ainsi se structurer en deux parties (« 1 nature », « 2 métaphore », le « 1 » et le « 2 » en rouge et donc en position de « 3D »), la première passant dans la seconde, comme le précise le résumé signé par Godard et affiché au mur du Cinéma du Panthéon (il appartient, paraît-il, au dossier de presse). Il reste que, de l’un à l’autre (femme mariée – homme libre, ville – campagne, hiver – été) outre le troisième explicitement reconnu (« les [trois] aboiements » ou « les cris de bébé», c’est-à-dire un « deuxième film » qui échapperait à la maîtrise du couple, la métaphore [transport : “demandez aux Athéniens…”] de la vérité étant explicitement désigné par “regardez, un enfant qui joue aux dés”), il y a aussi d’autres passages dans lesquels on s’amusera à reconnaître des citations et, derrière elles ou en elles-mêmes, une philosophie godardienne – je dirais peut-être même une pseudo-philosophie, le pseudo étant aussi celui de « pseudonyme » (Ivich, Josette, Marie, Marcus, Davidson et Roxy en somme, dont le prénom est crédité en rouge à côté de son nom de famille “Miéville”, celui-ci en blanc comme les autres) et peut-être donc d’un certain masque (nos lunettes 3D ? – la profondeur du film semble agrandie par cette mascarade, pensez sinon au dédoublement du son au moment où tombe le caca du philosophe [il faudrait peut-être mesurer le sérieux du film à cette profondeur]). Adieu au langage en tout cas semble insister sur le deux (1 – 2, 2D – 3D, AH – OH, hiver – été, infini/zéro – sexe/mort) et c’est lorsque notre regard devient strabique que se donne l’effet le plus étonnant de cette « 3D » bidimensionnelle : dans deux séquences, le film force nos yeux à faire l’expérience impossible de voir deux choses à la fois, sans superposition d’une image à l’autre (c’est un fondu enchaîné à la limite et oui – il fait mal aux yeux [un peu moins mal avec des lunnettes dites passives] [à vrai dire, si on ferme un oeil pendant que l’image est ainsi divisée, on voit très subtilement superposée l’image de l’autre oeil ; il y a donc de l’enchaîné traditionnel]). Du trois donc ne relèvent peut-être pas le chien Roxy, qui parle assez bien ne parle pas trop (je ne sais pas si on peut lui attribuer la phrase « fais en sorte que je puisse parler », phrase ensuite répétée par la femme), ni les enfants, ni les fleurs, ni aucun des auteurs convoqués (Lévinas, par exemple). Qu’en est-il donc de Qui est donc Frankenstein (« On revient, on va voir Frankenstein », dit-on au chien attaché à l’embarcadère, peu avant que les bombes tombent sur lui ; vers la fin du film, dans la gare, la voix de Marcus dit “Roxy ! Tu crois que c’est lui ? et une autre voix répond d’un ton inquiétant : “moi très faché[e]”), le monstre d’encre dans ce film ? Le monstre se cache-t-il peut-être derrière l’huile noire et rugueuse du tableau qui se peint et se montre au moins trois fois comme une peau ou un pelage ?  Il m’a donné l’envie de revoir en complément un film moins difficile mais très remarquable, Remando al viento (1988), de Gonzalo Suárez, qui lui aussi aborde de près la problématique du tiers monstrueux (monstre qui ne se montre pas au masque dans le film de Gordard) autour de Lord Byron et Mary Shelley au bord du lac de Genève.

 En salles depuis le 21 mai 2014.

[P.-S. du 23/05/14]

[P.-S. du 24/05/14]

[P.-S. du 26/05/14]

Anuncios

Los comentarios están cerrados.